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Société des antiquaires de Normandie
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Historique sommaire (1824-1963)

Origine et photographies de l’ancien musée de la Société


Lucien MUSSET,
-  Historique sommaire du Musée des antiquaires (1824-1963, B.S.A.N., t. 57 (1963-1965), Caen, 1965, p. 583-588.


1824-1855

La Société des antiquaires de Normandie a reçu, presque dès ses origines, le don d’assez nombreux objets d’intérêt archéologique. Ils furent tout d’abord simplement déposés au lieu ordinaire des séances, qui était le pavillon de la Foire - l’actuel Pavillon Langlois, rue Daniel-Huet. C’est en 1843 que, pour la première fois, fut agité le projet d’avoir un local spécial, destiné à abriter ces collections, réunies en un musée. Le 6 novembre 1843, on discuta des mérites respectifs des locaux occupés par la gendarmerie à pied de l’Abbaye aux Hommes (ils font partie des bâtiments qui, jusqu’en 1962, étaient affectés à l’École normale de filles), et du Vieux-Saint-Étienne, qu’il s’agissait alors de sauver d’une ruine probable. Mais ce ne furent que des propos en l’air. Le 3 décembre 1847, Pierre-Aimé Lair réclama la préparation d’un catalogue méthodique des collections, qui fut entrepris ; il était déjà fort avancé en décembre 1851, au rapport d’Arcisse de Caumont. (JPEG)

Ces débats gardèrent cependant une allure académique jusqu’au moment où des accroissements massifs des collections vinrent donner au problème un vrai caractère d’urgence. C’est d’abord à propos du legs de Pierre-Aimé Lair que l’on posa la question (7 janvier 1853) ; le succès des fouilles de la Société à Vieux et à Jort fut une nouvelle occasion (4 novembre 1854). Finalement une commission composée de MM. Charles Gervais (avocat et ancien secrétaire de la Compagnie de 1843 à 1847), Thomine et Cauvet, fut constituée pour étudier les solutions possibles. Elle songea tout d’abord à la partie du Vieux-Saint-Gilles qui devait être conservée (2 décembre 1853) ; mais le préfet Tonnet donna bientôt l’impulsion décisive : il offrit une partie des locaux de l’ancien Collège du Mont, que les bureaux de la Préfecture venaient d’évacuer [1]. Ses intentions étaient fort libérales : le 7 avril 1854, il annonçait qu’il souhaitait donner aux nouvelles salles du Musée « un caractère monumental qui imite le Palais des Beaux-arts de Paris ». C’était voir un peu grand. Cependant, dès le mois d’avril et avant l’achèvement des travaux de restauration, le déménagement commençait ; il s’étendit sur toute la fin de 1854 et le début de 1855.

1855-1914

Le Conseil général - qui avait été mis devant le fait accompli - sanctionna les dispositions prises par le préfet en accordant une subvention de 500 francs. Et peu après, le préfet Tonnet paracheva son ?uvre en faisant remonter dans la cour, à gauche de notre porte, la magnifique façade du XVIe siècle d’une maison de la rue des Capucins (aujourd’hui Caponière) en 1857.

musantcaen (JPEG)

Porche de l’ancien Hôtel-Dieu (CSAN.429) et façade d’une maison de la rue des Capucins (CSAN.585) MH, détruite en 1957

Charles Gervais (1790-1878) avait été le plus grand artisan du déménagement, qui permit un utile recollement des collections (on retrouva, égarées dans une bourriche [2], deux précieuses monnaies des ducs Richard, venues du legs Lair !). Il fut, très justement, jusqu’en 1878, le premier conservateur du Musée, dont il est le vrai fondateur. C’est Gervais qui, avec MM. Lefèvre et Paysant, rédigea le catalogue imprimé qui, publié en 1864 chez Le Blanc-Hardel, couvre les numéros 1 à 762. Sans être parfait (les fibules mérovingiennes y sont, par exemple, classées à la période gallo-romaine), ni complet (bien des pièces entrées avant 1864 ne furent cataloguées que plus tard), il était, pour sa date, méthodique et rationnel. Et c’est à Gervais que revient, pour l’essentiel, l’ordonnance du Musée telle que nous l’avons connue jusqu’en 1963 :

-  Collections lapidaires dans les deux salles du rez-de-chaussée, dites « du Pilori » et « de la Cheminée » ;
-  Collections archéologiques de petit format au premier étage, dans la salle dite « du Trépied » (parce que le trépied de bronze trouvé en 1812 à Giberville trônait en son milieu) ;
-  Salle des séances au fond du premier étage (c’est là que se trouvait également, jusqu’en 1914, date de son dépôt à l’Université, notre bibliothèque).

À partir de 1860, le public fut admis à visiter le Musée quelques jours par semaine (décision du 18 novembre 1859).

Ainsi constitué, le Musée jouit d’une remarquable continuité de gestion : il n’a eu, en 120 ans, que cinq conservateurs : Charles Gervais de 1845 à 1878 ; l’architecte Lavalley-Duperroux de 1878 à 1885 [3] ; Charles Ruault du Plessis de 1885 à 1887 ; Fernand Huard (successeur de Lavalley-Duperroux dans son cabinet d’architecte) de 1887 à 1930 [4] ; enfin, le Dr Louis Gosselin depuis 1930 [5]. Son cadre matériel, sans nul doute suffisant à l’origine, avait cependant le grand inconvénient de ne permettre ni accroissements commodes, ni réserves distinctes des parties visitées par le public. Et c’est sans méthode suivie que les conservateurs successifs durent procéder à l’insertion des nouvelles acquisitions dans les interstices des anciennes collections. Un catalogue manuscrit (détruit en 1944 chez le Dr Gosselin) enregistra ces accroissements : Gervais le poussa jusqu’au n° 851, Lavalley-Duperroux jusqu’au n° 1342. En 1914, on était au n° 1494. Jusqu’à cette date toutes les acquisitions nous sont connues, grâce aux notes que notre vice-secrétaire, M. André Rostand [6], avait prises sur le catalogue originel.

1914-1944

Quand, en 1914, M. René-Norbert Sauvage prit en mains le secrétariat de la Société, l’un de ses premiers soucis fut d’entamer la réorganisation du Musée. La tâche en fut confiée à MM. A. Rostand, Georges Huard, R. Doranlo, F. Huard et au capitaine Caillaud, qui se mirent aussitôt au travail. En même temps renaissait l’idée d’un transfert au Vieux-Saint-Étienne. La guerre vint tout interrompre. De cette réorganisation subsiste seulement un inventaire sur fiche des objets préhistoriques, gallo-romains et mérovingiens, dressé par le Dr R. Doranlo, inventaire heureusement sauvé en 1944 et d’une utilité inestimable, même s’il ne comporte pas, comme son auteur l’avait souhaité, une description critique de toutes les pièces. Outre les entrées antérieures à 1914, il permet de connaître les cotes 1510 à 1560, 1601 à 1663 et 1801 à 1833. Toutes les autres entrées de la période 1914-1944 ne sont connues que par les étiquettes retrouvées après la bataille et les indications portées dans les Bulletins des années correspondantes : c’est dire qu’il subsiste encore d’assez sérieuses lacunes.

L’entre-deux-guerres vit pourtant dans nos collections des changements importants. La Société française d’archéologie avait établi en 1855 un petit musée dans l’ancienne chapelle des jésuites, au premier étage des bâtiments sur rue du Collège du Mont ; il s’agissait principalement de moulages de sculptures gallo-romaines et médiévales, avec quelques fragments lapidaires. Un catalogue illustré - que nous n’avons encore pu retrouver - en est signalé par Trébutien, qui l’a d’ailleurs résumé dans son guide Caen (3e édition, p. 304 [7]). Dans des conditions dont nous ignorons le détail, la Société française d’archéologie fit, vers le début du [XXe] siècle, abandon de ses collections à sa s ?ur aînée, qui les incorpora à ses séries peu après la première Guerre mondiale. Les moulages, entreposés en majeure partie dans notre grenier, y ont fort souffert en 1944 et dans les années suivantes ; les fragments lapidaires, qui proviennent des collections personnelles d’Arcisse de Caumont, sont, en revanche, pratiquement intactes. Sauf exceptions, l’origine précise des pièces n’est pas connue (c’est le cas, malheureusement, pour une belle suite de chapiteaux romans normands qui avaient servi à Caumont de matériel de démonstration pour son « cours d’antiquités monumentales »). Un second apport, plus important, eut lieu en 1926, quand la Ville de Caen décida d’effectuer à notre musée le dépôt des fragments architecturaux jusque là entreposés au Vieux-Saint-Étienne, ce qui assura leur salut, mais augmenta encore la confusion dans la « Salle de la Cheminée » ; ici encore, l’origine exacte des pièces, provenant de la restauration des divers monuments caennais, est souvent ignorée. Ces deux notables accroissements ne furent jamais catalogués : leur étude précise sera l’une des tâches les plus importantes des années à venir.

Inversement, dans des conditions dont ne nous savons rien, le Musée perdit ses collections égyptiennes, d’ailleurs insignifiantes (numéros 15 à 35) et il fit le dépôt aux Archives départementales [du Calvados] intéressées des diverses pièces manuscrites qu’il conservait (décision du Conseil d’administration du 22 décembre 1923).. Des mesures inconsidérées amenèrent également la confusion des pavages de céramique vernissée, de provenances très diverses, que nous possédions, et la détérioration d’assez nombreuses pièces par des scellements au ciment qu’il fut extrêmement difficile de supprimer l’été dernier [1963].

1944-1963

Le Musée poursuivait une existence paisible lorsque survint la catastrophe de 1944. Toute la partie des bâtiments du Collège du Mont voisine de la rue Arcisse-de-Caumont (alors occupée par l’Inspection académique) fut anéantie ; l’aile au fond de la cour - la nôtre - échappa miraculeusement, mais les fenêtres furent soufflées, les murs ébranlés, le toit à peu près détruit. Après les troupes combattantes - qui y prirent, plus ou moins innocemment toutes sortes de souvenirs - bien des civils indésirables pénétrèrent dans le Musée. Notre trésorier, le commandant Henri Navel, put sauver les 27 et 28 septembre une quantité d’objets en les transportant aux Archives départementales. Plusieurs autres membres, notamment MM. Brisson et Besnier, participèrent à ce sauvetage d’urgence. Malheureusement, en 1941, une sélection d’une vingtaine d’objets choisis par mi les plus précieux, avait été évacuée à la Bibliothèque de Falaise : celle y fut presque entièrement détruite le 7 juin 1944, ce qui décapita nos collections [voy. le rapport du Dr Doranlo .]

Le bâtiment sinistré resta longtemps dans un état de semi-abandon, sans toit ni clôtures. En mai 1945 le conservateur put tout juste obtenir des services de la Reconstruction quelques ouvriers qui barricadèrent les accès en utilisant les sculptures comme moellon ! Malgré la garde vigilante montée par notre confrères M. Pelluard - les Services de l’Enregistrement occupaient alors des baraquements implantés dans notre cour - des enfants purent encore, à plusieurs reprises, faire de sérieux dégâts. La remise en état des locaux de la rue de Caumont, obtenue enfin du département par M. le Dr Gosselin, alors conseiller général et conservateur depuis 1930, eut lieu de 1949 à 1951. Elle ne put être qu’un pis-aller : l’ensemble restait trop petit, délabré, incommode. Depuis 1956, [le] Conseil [général] ne cessait de chercher une autre solution. Trois ou quatre furent envisagées tour à tour, spécialement celle du transfert à Saint-Nicolas. Finalement, c’est au Sépulchre, rendu libre par la reconstruction des Archives départementales, que nous avons emménagé en juillet-août 1963, devenant ainsi les hôtes de la Ville de Caen après avoir été pendant plus d’un siècle ceux du département. Certes, ce n’est pas une solution idéale (en particulier par suite de l’absence de locaux à usage de réserves), mais c’est, en l’état actuel des choses, la meilleure possible. Elle autorisera - le jour où les plafonds de la Collégiale auront été restaurés - le desserrage, le reclassement et bientôt, nous l’espérons, l’exposition des collections.

Malgré la catastrophe de 1944, le Musée n’a cessé de s’accroître. Le bilan définitif des pertes n’est pas encore complètement établi ; mais, sauf pour les objets évacués à Falaise, il est moins lourd, certainement, qu’on ne l’avait craint. Ivoires, bijoux, émaux et vitraux ont surtout souffert ; les séries numismatiques ont été entièrement déclassées ; mais les collections lapidaires et les objets antiques et mérovingiens sont presque intacts. Il faut ajouter à ces pertes la ruine totale, en 1957, de la belle façade de la rue des Capucins (inv. n° 585), cependant classée monument historique : la stupidité d’une entreprise en est seule responsable [Voy. B.S.A.N., t. LIV (1957-1958), p. 379..]. Les nécessités de la réinstallation au Sépulchre nous ont amenés à déposer à l’hôtel d’Escoville la belle cheminée du XVIe siècle de l’ancien 28, rue Saint-Jean, acquise en 1855 (inv. n° 596) [8], puis à laisser rue de Caumont le portail de l’ancien Hôtel-Dieu, qui n’aurait pas supporté un nouveau démontage (inv. n° 429). Par compensation, bien des débris tirés des ruines de 1944 sont venus chercher asile sous notre toit et quelques dons considérables nous ont été faits, avant tout celui de la collection Couriot, l’une des plus importante de France pour l’histoire du papier-monnaie au début de la période révolutionnaire [9]. Le déménagement de 1963 a été moins nocif que nous ne le craignons (celui de 1855 avait déjà causé des pertes ! [10]) ; en ont souffert surtout un sarcophage, une stèle antique et quelques pavés de céramique.

L’inventaire des collections, telles qu’elles existaient en 1944, est presque entièrement reconstitué ; reste à le transformer en un nouveau catalogue méthodique, susceptible de se substituer à celui de 1864, décidément périmé : ce sera la tâche des prochaines années. Espérons que nous passerons au moins un siècle au Sépulchre, comme nous l’avons fait au Collège du Mont, et que nos collections y rendront des services équivalents aux amateurs du passé normand [11]

Notes :

[1] En. 1854, et non en 1852, comme le dit par erreur l’introduction du Catalogue de Charles Gervais, et après lui le Guide de Trébutien. D’ailleurs le préfet Tonnet ne prit ses fonctions que le 21 novembre 1853.

[2] Sorte de long panier sans anse.

[3] Lavalley-Duperroux, avec le titre de bibliothécaire, exerçait en fait, depuis 1860 environ, les fonctions de conservateur-adjoint.

[4] MM. Doranlo et Lelièvre aidèrent M. Huard, le premier de 1924 à 1930 en qualité de conservateur-adjoint, et le second de 1923 à 1925 à titre officieux. C’est M. Pierre Ménégoz qui, en 1926, présida à l’installation du Musée des fragments lapidaires venus du Vieux-Saint-Étienne, et M. Leconte d’Ymouville, après 1944, à celle des débris tirés des ruines de Caen.

[5] Jusqu’au 21 juillet 1978, date de son décès à l’âge de 87 ans. Voy. B.S.A.N., t. 60 (1967-1989, II), 1992, p. 249.

[6] 1878-1967, voy. nécrologie, B.S.A.N., t. 58 (1965-1966), 1969, p. 432-433.

[7] G.-S. Trébutien, Caen, son histoire, ses mouvements, 3e édition, 1880.

[8] Décision du Conseil d’administration du 22 décembre 1961 (la Société gardant la propriété de la cheminée).

[9] Inventoriés DSAN-83-1206-1 à DSAN-83-1206-2607. Voy. l’inventaire de Jacqueline Pilet-Lemière.

[10] Voir le n° 123 du catalogue Gervais (p. 37).

[11] Les seules notices point trop sommaires consacrées au Musée sont celles de G.-S. Trébutien, Caen, son histoire, ses mouvements, 3e édition, 1880, p. 301-303 ; et de Louis Serbat, dans le Congrès archéologique de Caen, 1908, t. I, p. 126-131 ; elles ne sont pas exemptes d’inexactitudes. R.-N. Sauvage n’a presque pas parlé du Musée dans son historique de notre Compagnie (B.S.A.N., t. 36 (1924-1925), p. 1-36.